jeudi 19 novembre 2009

Sortie de crise ?

par Jacques Fremal.

Le Financial Time du 12 novembre estime que le trou qui mine l’économie mondiale ne peut être comblé que par une politique volontariste d’investissements par les plus forts des gouvernements occidentaux qui creusent leurs déficits. La limite de cet exercice c’est que cette politique volontariste doit être relayée par des investissements des entreprises et par des emprunts personnels. Or aujourd’hui, les consommateurs sont aujourd’hui soucieux et préfèrent réduire leurs dettes.

Dans Moneynews, le professeur d’Harvard Niall Ferguson s’inquiète de ce que la politique d’investissements publics crée une bulle de dettes : « la crise financière pourrait se transformer en crise de la dette publique ».

A Bâle, au siège de la Banque des Règlements Internationaux (BRI°, Jean-Claude Trichet reste vigilant : « La situation est très complexe avec un nombre très important de paramètres à prendre en considération. » Les banquiers centraux restent « très très persuadés que dans les circonstances actuelles, il reste un très grand nombre de risques. » Mark Deen, le président du Financial Stability Board estime que : »les plus grandes banques mondiales continuent d’être trop optimistes à propos de l’état de leurs propres finances et les autorités publiques devraient être prudentes au lieu de leur permettre de sortir des programmes gouvernementaux de soutien. » Le Times de Londres cite le gouverneur de la Banque d’Angleterre Mervyn King : « Cela sera une route longue et difficile de retrouver le niveau d’activité d’avant la crise ; » Par ailleurs, le chômage continue à progresser, un jeune sur cinq est aujourd’hui au chômage.

Pour Neil Irwin du Washington Post, la sortie de crise n’est pas pour demain aux Etats-Unis. L’amélioration des indices de la production industrielles est très faible sans doute à cause du chômage qui s’accroupit et des réticences des consommateurs à acheter. L’association Nationale des Constructeurs s’inquiète encore des difficultés à obtenir des crédits pour leurs chantiers et de l’incertitude permanente sur la valeur du parc immobilier. Avec 200000 emplois perdus en octobre, le taux de chômage aux USA est de 11% et aucune amélioration n’est envisageable avant 2011. Cette crise de l’emploi est la source même de l’anémie de la croissance économique et du développement des déficits publics avec un risque sérieux de faillites bancaires et d’un développement du protectionnisme.

Le 15 novembre à Singapour, le président Obama a ainsi déclaré « La récession dont nous venons de sortir nous a clairement appris qu’on ne pouvait pas dépendre des consommateurs américains pour mener le développement économique du monde » avant d’annoncer que la prospérité future dépendrait d’une stratégie où les Etats-Unis allaient consommer moins et exporter plus.

Stéphanie Flanders, rédactrice en chef du service économie de la BBC, se demande s’il ne faut pas trouver un nouveau nom pour qualifier le type d’économie dans lequel on vit aujourd’hui. Ironie, au moment où l’on fête la fin du communisme, cela un an après que le capitalisme ait failli succomber. Il s’avère que le marché est beaucoup plus dangereux qu’on ne l’imaginait et incapable de s’autoréguler. L’amélioration actuelle de la situation est due aux investissements publics. Aux Etats-Unis, sans l’argent fédéral, l’économie serait encore en récession. Comme de nombreux critiques, Flanders souligne l’intérêt du livre de John Cassidy : « Comment les marchés chutent : la logique des calamités économiques ». Conclusion sur le moment que nous vivons : « Tout le monde est d’accord aujourd’hui, à moins que les règles du jeu changent de manière fondamentale, ce n’est pas le capitalisme que nous avons aujourd’hui. Surtout pour les banques ! Avez-vous des idées pour un nouveau nom ? »

jeudi 25 juin 2009

Exposition - Femmes dans la tourmente des années 1940


Par Liesel Schiffer.


Lieu de mémoire à Montparnasse.

Il n’est pas anodin de devoir grimper sur les hauteurs de la gare Montparnasse pour accéder au mémorial du Maréchal Leclerc qui abrite aussi le musée Jean Moulin. Au sortir de l’agitation citadine, on est soudain plongé dans cette laide architecture années 70, heureusement adoucie par un grand jardin perché où des Parisiens viennent lire, flirter, se reposer sous les arbres. Ce sas de tranquillité permet d’entrer dans les lieux l’esprit en alerte, l’émotion intacte afin de plonger dans l’atmosphère de la grande histoire. Jean Moulin appréciait le quartier mais c’est aussi là que le général Leclerc établit son poste de commandement le 25 août 1944 et que le général von Choltitz y signa l’ordre de cessez-le-feu.


"Du vert de gris au bleu RAF, entre Souris grises et femmes de l’ombre"
L’exposition du musée Galliéra hors ses murs se propose de tracer un portrait de la Parisienne de 1940 à 1944, forcément multiple. Rappel direct de l’éprouvant joug nazi, une photo murale montre Hitler observant Paris depuis l’esplanade du Trocadéro, lors de son unique visite dans la capitale française, le 23 juin 1940. Des Parisiennes, on voit la futile, qui semble rire des temps difficiles, adepte du style zazou, ces sortes de Muscadins et Merveilleuses du XXème siècle en vestes larges et coiffures ébouriffées. Elle danse, l’index levé, sur des mélodies de Johny Hess ou fredonne “Elle était swing” de Jacques Pills, que l’on peut écouter grâce aux oreillettes accolées à la vitrine. Il y a la prudente qui, son sac à main doté d’un compartiment pour masque à gaz, suit les consignes des directeurs de cinéma en cas d’alerte et détaille, avant le lever de rideau, le plan des abris réservés aux spectateurs de la Comédie Française. Peut-être celle-là ira-t-elle aussi pleurer aux projections de “la Ville dorée”, du “Voile bleu” ou frémir devant les sataniques grimaces de Jules Berry dans “les Visiteurs du soir”, comme le rappellent les affiches de films. Toutes font preuve de trésors d’imagination pour rester séduisantes et donner le change face à l’arrogant occupant : faute d’en trouver de réels, elles se teignent les jambes “couleur bas de soie”, improvisent des chapeaux en copeaux, papier journal, crépon, sulfurisé ou “tulle illusion” et, face à la disparition du cuir, grimpent sur d’ahurissantes semelles de bois qui leur donnent des allures de bergères en échasses. Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin, s’en amuse (*) en décrivant sa rencontre avec Laure Diebold, future compagnon de la Libération : “Effectivement, le dimanche suivant, je vis arriver un bout de femme, haut perchée sur des hautes semelles en bois qui faisait, en marchant, un bruit de castagnettes ! Etonnant pour ce personnage incarnant la discrétion même.” Les cousettes, si elles ne renoncent pas à leur sainte Catherine, se confectionnent de drôles de coiffures en cartes de rationnement ou coupons d’achat… Et si l’on s’étonne de l’élégant carré Hermès exaltant les valeurs du retour à la terre – il fait plus penser au graphisme léger de Tintin qu’au texte d’Emmanuel Berl, le nègre du maréchal – on est atterré devant la laideur de cet autre carré de soie imprimé du portrait tricolore de celui qui affirma “faire don de sa personne à la France” au moment de la défaite. Heureusement, les sacs à double fond pour passeuse clandestine et résistante de la première heure, rassurent sur les engagements de certaines, comme les foulards en cartes de France détaillée pour faciliter la tâche des parachutés. La vogue du motif écossais et militaire témoigne d’une volonté de ne pas oublier ceux qui, outre-Manche, choisissent de continuer le combat. Et puis, particulièrement émouvant est le récit de Lise London, grande dame de la Résistance, qui déroule ses hauts faits comme une aventure parfaitement naturelle… Reste la période de la Libération, fêtée par le tout tricolore et les étoiles américaines. Benoîte Groult, dans son “Journal à quatre mains” (**) écrit avec sa sœur Flora, y rend hommage à sa manière aux sauveurs de l’Europe venus de loin : “On dit Hello, on danse, on mange ce qu’ils nous jettent – aucun d’eux ne savait que nous avions eu faim – on dit tendrement des mots passe-partout, on est un peu ému en se quittant, God bless you, honey, ils vous demandent une photo, ils écrivent une fois ou deux, on répond deux ou trois fois et ils s’en vont mourir en Allemagne ou vivre en Amérique.”

Assassinat d’une modiste, par Catherine Bernstein

Dans une salle de projection, quelques chaises, devant un écran, permettent de suivre, au fil d’un documentaire réalisé par la nièce de l’héroïne, la destinée si tragiquement représentative de Fanny Bernstein. Française de confession juive, cette jolie modiste ouvre sa boutique en 1932 au 4 rue Balzac, près des Champs Elysées. La mauvaise étoile des lois de Vichy au service du projet antisémite nazi arrête net cette trajectoire prometteuse. En 1940, une ordonnance instaure le recensement des entreprises juives pour les arianiser. C’est ainsi qu’en 1941, la jeune femme se voit imposer un administrateur qui vend sa société à bas prix à une catholique. Fanny n’a guère le temps de songer à trouver une autre source de revenus. Arrêtée en septembre 1942 puis expédiée à Auschwitz, en Pologne, elle y est gazée. Un petit chapeau de feutre rose au style tyrolien à la mode de l’époque, témoigne, de manière poignante, du talent de la créatrice martyre. Une parmi des millions d’autres qu’il ne faut pas oublier.

Exposition “Accessoires, objets, témoignages de vies de femmes à Paris 1940-1944” au Mémorial du maréchal Leclerc, musée Jean-Moulin, Paris XVème arrondissement, jusqu’au 15 novembre 2009.

Quelques lectures dans la foulée, en plus du catalogue de l’exposition :
- Fabienne Falluel et Marie-Laure Gutton, “Elégance et système D”, Paris Musée, Paris, 2009.
- (*) Guy Krivopissko, Christine Levisse-Touzé, Vladimir Trouplin, “Dans l’honneur et par la victoire, les femmes compagnon de la Libération”, Tallandier, Paris, 2008.
- Dominique Veillon, “la Mode sous l’Occupation”, Payot, Paris, 1990.
- (**) Benoîte et Flora Groult, “Journal à quatre mains”, Denoël, Paris, 2002.
- Dominique Fernandez, “Ramon”, Grasset, Paris, 2008.

lundi 21 juillet 2008

Grand Paris


Dans la mouvance du projet Grand Paris, Jean-Louis Borloo a annoncé la poursuite de la concertation sur le projet de liaison ferrée entre l’aéroport Charles de Gaulle et la capitale. Le coût élevé du projet (760 millions d’euros) alors qu’un seul opérateur, Vinci, a répondu à l’appel d’offre, suscite des critiques. L’association pour une gouvernance métropolitaine suggère plutôt l’amélioration des liaisons rapides sur la ligne B. Autre effet collatéral du projet Grand Paris, la décision du Conseil de Paris d’étudier l’autorisation de tours dans les arrondissements périphériques de Paris.
Le quotidien anglais
Telegraph se passionne pour le projet Grand Paris. Citant le propos d’Henri Guaino « nous voulons faire beaucoup plus que de construire des monuments à la gloire du régime ». Le correspondant du Telegraph se félicite de cette idée de mettre à Paris à la taille du Grand Londres (7,5 millions d’habitants) du choix dans les concurrents de l’architecte anglais Richard Rogers. L’idée d’Antoine Grumbach de réaliser un ensemble unissant Paris, Rouen, Le Havre ne le laisse pas non plus indifférent.
Plus critique, le site de Marianne et son enquête en quatre parties "et
si le Grand Paris Pschitt"? Par l’urbaniste Roger Bazile et Marc Endeweld. Chronique souvent amusante des « assises de la Métropole » qui se sont tenues fin juin à la Plaine Saint-Denis.
« Consensus mou », c’est aussi le jugement du
blog du Monde « Paris et sa banlieue » sur les mêmes assises.

Y aura-t-il une gouvernance spécifique du Grand Paris ? Chaque orateur a rivalisé de prudence, mettant ainsi en relief par la même, l’absence de représentants de la société civile, des associations et des acteurs économiques. En attendant une seconde étape, se dessine « un syndicat mixte ouvert » des élus de la région parisienne.
Urba+, le réseau de l’Institut d’Urbanisme de Paris, profite de ce début pour faire
un sondage sur les priorités du développement et le périmètre du Grand Paris.
Rotterdam entame la construction de sept nouvelles tours du front de mer, d’une hauteur de 135 mètres à 180 mètres. De Rotterdam par l’architecte Rem Koolhaas bénéficie
d’un rendu en 3D tout à fait impressionnant ?
Street view est une technologie développée par Google qui permet d’intégrer un rendu photographique des rues à ses présentations cartographiques. Malgré une technique numérique permettant de masquer le visage des passants, une association anglaise, privacy international, s’inquiète d’éventuelles atteintes à la vie privée.
par Jacques Dumont.

samedi 7 juin 2008

Frontière mouvante (2)

Bas-relief, copyright Patrick Jelin

Par Philippe Réfabert*
Tout découvreur peut reculer devant la nouveauté qu’il a produite et « préférer » un développement rassurant à la dure cohérence de son propos. Freud aperçoit le monisme pulsionnel en 1919, évoquant la lutte ent
re une pulsion unique et les influences extérieures qui détournent le vivant de son but – échapper à la tension vitale -, mais y renonce aussitôt pour substituer à cette figure celle, plus conforme au « bon sens », de deux pulsions, Eros et mort, en conflit. Une telle substitution – la lutte entre deux pulsions au lieu de la lutte entre une pulsion et un contexte –, n’allait pas être sans conséquence sur la clinique psychanalytique…

… En d’autres termes, elle « requiert » un nouveau paradigme…

Dans cette perspective la première pièce du dispositif à changer est le concept fondamental, la pulsion. Pour la raison que Freud avec la proposition de la pulsion – concept auto-référentiel qui implique la valeur de la limite – tenait en effet pour acquise à la naissance la possibilité pour l’enfant d’établir par lui-même une frontière entre dedans et dehors. Le c
oncept de pulsion implique en effet la discontinuité, il porte cette valeur dès l’origine. Dès lors la question de l’originaire est supposée résolue une fois pour toutes, comme l’est la question du sacrifice dans le dogme catholique – puisqu’il a eu lieu une fois pour toutes.

Œdipe paye le prix de la transgression ma
jeure qu’il accomplit lorsqu’il entre en interlocution avec le monstre au lieu de le tuer, s’offrant à sa question et méconnaissant ainsi qu’il fait l’économie du meurtre, de la mort, de la discontinuité fondamentale. – Freud, lorsqu’il conclut Totem et Tabou par la citation de Goethe, « Au début était l’acte », vient heureusement contrecarrer son propre choix d’Œdipe comme héros conceptuel.
Le point aveugle d’où le Je est à même de penser le Moi, ce point qui est le suspens de la réflexion, est alors « blanchi » et tout peut être expliqué. L’hubris d’Œdipe culmine dans sa réponse, quand il met des mots là où il n’y a pas de parole qui vaille. Si la réponse est vraie, la Sphynge disparaît de la scène, si elle est erronée, le monstre tue le visiteur. La réponse d’Œdipe est un outrage à l’irreprésentable qui garantit le représentable. Œdipe profane, abolit la discontinuité que le rite commémore.
Quand il pense au lieu d’agir, il autorise l’impasse sur l’o
riginaire. Il a alors, comme dit Hölderlin, « un œil en trop » et invite les chantres des Lumières, de Voltaire à Hegel, à croire – croyance arrimée aux faits que leur expérience confirme – que l’homme peut faire l’impasse sur les Ténèbres ; plus, qu’il n’y a rien entre elles et la Clarté.
L’hubris de l’homme moderne est inaugurée par un héros mythique et se voit renouvelée par un dieu. Œdipe, un esprit scientifique, a payé pour tous. Jésus, Christ, est réputé par Paul être un dieu incarné qui, par son sacrifice, a racheté tous les hommes. Par le prix versé par un tyran et un être divin tous les hommes ont été affranchis de la dette contractée à l’origine.
La perte de la raison n’était plus requise et, avec Œdipe, on pouvait garder sa tête. Avec Jésus-Christ, l’indécision n’était plus de mise : mort et ressuscité, le Vrai dieu s’était manifesté dans sa Vérité, et au nom de cette vérité, on pouvait asservir, convertir, chasser ou tuer les autres hommes. L’incertitude liée au Texte révélé était effacée, et le renouvellement et l’enrichissement de l’interprétation à chaque génération comme déploiement de la Révélation, qui est la tradition juive, n’étaient plus souhaités, mais au contraire réprouvés puisque la vérité était établie, une fois pour toutes, et l’Étude et le renouvellement de la Loi relégués au rang d’une activité névrotique.
Il en résultait que le travail sur les origine
s était rangé aux oubliettes. Le temps pouvait enfin s’accélérer et le progrès décoller délibérément sans sacrifier à la célébration rituelle de l’irreprésentable, une célébration si dispendieuse en moyens de toutes sortes.
Corrida, copyright Alain Rothstein
Cette inclusion, une fois pour toutes, de la discontinuité dans le concept de pulsion a des conséquences très importantes dans la clinique. La première est qu’elle favorise la croyance selon laquelle on peut tout expliquer, qu’on peut toujours remonter de l’effet à la cause et penser que la courbe de tout phénomène est dérivable. Freud, qui se fait le gardien de la notion de discontinuité contre Jung et Fliess et l’inclut dans son concept de base, la pulsion, exclut de fait, par cette inclusion de principe, la discontinuité de toute problématique. Il la retire de toute dynamique puisqu’elle est acquise à l’origine. Le concept de pulsion met l’accent sur l’intrapsychique et favorise l’oubli de l’inter-psychique.
C’est ainsi que la pathologie des états limites a été mise au compte d’un pulsionnel archaïque au lieu d’être pensée comme l’effet d’un défaut précoce de portage et de tenue. Winnicott avec les notions de holding et de handling, Lacan avec celles de symbolique et d’imaginaire, ont apporté les outils qui permettent de « travailler » des figures que Freud n’avait pas distinguées et qu’il avait, dans sa précipitation, assimilées à des figures relevant du refoulement.
Quand la figure de la discontinuité était scellée dans les fondations de la théorie de Freud, enfouie dans la définition du Grundbegriff, le concept fondamental, elle pouvait prétendre organiser la clinique et la pratique. Mais cette pratique ne pouvait pas être thérapeutique quand elle restait marquée par une pensée qui supposait résolue la question de la séparation du parent et de l’enfant et ne tenait pas compte de l’intersubjectivité, des « propriétés » qui restaient en indivision entre parent et enfant.
L’invitation au renoncement à la satisfaction pulsionnelle (le terme de « renoncement » est un des mots qui apparaît le plus souvent dans l’œuvre de Freud) était une des conséquences cliniques de cette pétition de principe qui conférait à l’enfant, dès l’origine, l’aptitude à se constituer lui-même un champ originaire clos et ouvert ; qui le voyait comme un champ où des pulsions du Moi, gardiennes de la vie, contestaient au séducteur interne qu’est la pulsion sexuelle la précellence qu’il revendiquait.
Dans cette perspective le psychanalyste renonçait à… analyser et exhortait le patient à verser sa souffrance au compte d’un défaut de refoulement des pulsions incestueuses et meurtrières dont il l’avait convaincu ; l’invitait en somme à supposer le problème résolu.

Une deuxième conséquence notable tenait dans le fait qu’une telle théorie qui supposait résolue, une fois pour toutes, la question de la frontière entre le dehors et le dedans, laissait hors de sa juridiction, au ban de son empire, tous ceux pour qui cette limite était problématique. La figure de la psychose était repoussée hors les murs et pas seulement celle que représente le fou, mais aussi le noyau psychotique en chacun de nous.
Une conséquence de cette pétition de principe s’observe encore aujourd’hui dans les discours qu’avalisent les Institutions qui se prétendent gardiennes de l’orthodoxie. Pour maintenir l’idéalisation de Freud et le respect de la lettre de son enseignement, les hérauts de l’Institution observent dans la psychopathologie contemporaine des figures différentes de celles décrites par Freud.
Ces observateurs déclarent en effet à l’envi qu’ils n’ont plus affaire, ou très rarement, avec l’hystérie telle que Dora ou Emma la présentent (cf. S. Freud et J. Breuer, Etudes sur l’hystérie) mais que la majorité des cas qu’ils observent ressortit d’une pathologie narcissique, d’une pathologie de la limite.

Une autre façon d’envisager les choses consiste à dire que le discours initial de Freud était frappé d’une pathologie de la continuité, autrement dit que le refoulement de l’originaire, qui réalisait une inclusion de la limite, un amalgame du normal et du pathologique, une frénésie de l’expliquer, étaient la maladie infantile de la psychanalyse sous ses différentes formes.
Si les praticiens aujourd’hui observent tant de cas qui témoignent d’une telle pathologie de la limite, c’est que les concepts et notions que les chercheurs que sont M. Balint, D. Winnicott, J. Lacan, N. Abraham, H. Searles et quelques autres ont élaborés, ont transformé le regard que les praticiens portent sur la clinique. Pour que la clinique contemporaine et la théorie soient en accord, il fallait pouvoir reconnaître que le dualisme pulsionnel n’avait plus guère aujourd’hui qu’un intérêt épistémologique.
Le monisme pulsionnel tel que Freud l’a entrevu pour le répudier aussitôt pour des « raisons de bon sens » en 1919 dans Au delà du Principe de Plaisir est la révolution théorique qu’il laissait à ses successeurs le soin de ne pas faire.


* Philippe Réfabert, psychanalyste, est notamment l’auteur de De Freud à Kafka, Calmann-Lévy, Paris, 2001.

vendredi 30 mai 2008

Frontière mouvante

Face, copyright Alain Rothstein

Par Philippe Réfabert*

Tout découvreur tâtonne et, parce qu’il est sous la commande de l’« accomplissement de désir », comme tout un chacun, peut reculer devant la nouveauté qu’il a produite et « préférer » un développement rassurant à la dure cohérence de son propos. Freud aperçoit le monisme pulsionnel en 1919 (la pulsion est une, imprévisible, dedans et dehors, liaison et déliaison, Eros et mort] et y renonce aussitôt, ce qui n’allait pas être sans conséquence sur la clinique psychanalytique – et laissait à ses successeurs la charge de le comprendre mieux qu’il ne s’était compris lui-même, tâche conflictuelle, indéfiniment à reprendre.
Le texte proposé ici a été écrit en juillet 2004, dans le prolongement de la communication faite au Colloque de la Criée, organisé à Reims les 14 et 15 mai 2004 sur le thème « Aux limites du sujet » (voir, dans cet espace, De la psychose normale ou encore de l’aptitude au transfert inversé, mis en ligne les 12 et 16 mai 2008).


Un jour Dieu, qui savait, sans avoir lu Kant, qu’être et exister ne sont pas équivalents, rêva de ne pas être. Parmi tous les vivants qu’Il avait créés mâle-et-femelle, Il choisit l’humain pour le doter de la parole et le rendre, ainsi, capable de se représenter ce qui n’est pas. Il lui insuffla une âme de vie et lui fit don d’un instrument qui lui permettrait de faire apparaître ce qui se tient hors de toute présence : la négation.
Jusque-là les éléments avaient surgi du chaos par la vertu de Ses dires et, chacun, Il l’avait qualifié de « bon » ou de « très bon » – mais la catégorie du mauvais n’existait pas. Dieu décida de la créer pour le seul usage de l’humain – mais en association avec celle du « bon ». Il le dota d’un concept qui n’appartiendrait qu’à lui, le « bon et mauvais ».
Dans le jardin d’Eden où Il venait de placer l’humain, Dieu fit pousser du sol des arbres agréables à voir et à manger, l’arbre de vie et enfin l’arbre de la connaissance du bon et mauvais. Il ne planta pas un arbre de la connaissance du bien et du mal, non, celui-là il l’abandonnait à ceux qui, philosophes et théologiens, s’entêteraient à le voir pousser. Il ne planta pas non plus d’arbre qui donne deux sortes de fruits, un bon et un mauvais. Non. Il planta un arbre dont le fruit était bon et mauvais.
Il n’en resta pas là et donna à l’homme un ordre aussi contradictoire que l’était le fruit de l’arbre : Il lui enjoignit de manger et de ne pas manger du fruit de cet arbre.
« Dieu ordonna à l’homme en disant : ‘De tous les arbres du jardin tu mangeras, Je dis bien tu mangeras, et de l’arbre du connaître le bon et mauvais tu n’en mangeras pas car du jour où tu en mangeras de mort tu mourras’. »
Cette double injonction laissait entendre que l’humain devait à la fois manger de l’arbre de la connaissance, compris dans l’ensemble de « tous les arbres », et n’en pas manger. Dieu ne l’invitait pas à manger de tous les arbres du jardin à l'exception de l'arbre de la connaissance mais à manger de tous les arbres du jardin et à ne pas manger de l'arbre de la connaissance. Il n’énonçait pas là une interdiction assortie d'un chantage à la mort mais une injonction paradoxale. L'humain était placé dès cet instant dans la situation de manger et de ne pas manger.
Que le mot « mort » apparaisse ici pour la première fois ne signifie pas que, jusque-là, les animaux ne mouraient pas, ou que leur mort n’était pas réelle, mais que la vie échoit à l’animal comme « vie et mort », indissociablement, échoit à l’humain. Celui-ci accède à la représentation de sa finitude parce que, seul parmi les vivants, il a, grâce à la parole, la capacité de faire exister ce qui disparaît de sa vue. À l’animal, les choses se présenteront, à l’homme sera dévolue la capacité de se les re-présenter. Celui-ci connaîtra la finitude, enterrera ses morts et se les remémorera. Seul parmi les vivants il habitera ce lieu paradoxal du vivre-et-mourir.
À la différence des animaux qui, eux, voient l’« ouvert » et ce qui est dehors, mais ne perçoivent pas ce qui n’est pas, l’humain, lui, accède à l’invisible. R. M. Rilke chante cette différence dans ses Élégies de Duino :

De tous ses regards le vivant perçoit l’« ouvert »
Seuls nos yeux à nous sont à l’envers,
posés comme piège autour des issues.
Ce qui est dehors, nous ne le savons que par le regard des animaux ;
car très jeune nous retournons l’enfant,
l’obligeant à voir des formes derrière lui.
Il n’apercevra pas l’ouverture profonde
dans le regard de la bête libre de mort.
La bête a toujours sa fin derrière elle
et dieu devant ; lorsqu’elle marche,
elle va d’un pas éternel, comme s’écoulent les fontaines.

Le don du paradoxe, qui existe dans et par la parole, permet à l’homme de faire exister ce qui n’est pas, à l’image de Dieu-tétragramme (YVHV), mais qui « doit advenir » (Héiyé Asher Héyié, « Que je sois ce que je dois être », selon la traduction de Bernard Maruani). Le don du paradoxe lui offre la capacité de se voir, d’être tout-à-la-fois un « Je » qui regarde et un « Moi » qui est vu. Et le sujet de dire « Je me vois », dans un miroir qui lui donne la faculté de percevoir l’image qu’il n’est pas, de percevoir son image.

Benêts, copyright Alain Rothstein

Avec la parole, l’homme peut se raconter une histoire et se tromper, à sa guise. Il peut connaître et ignorer, se souvenir et oublier ; il peut, dans le même temps, être le sujet et l’objet d’un acte, comme dans celui de regarder, par exemple ; il peut être et sujet, placé dessous (sub-jectum), et objet, placé dehors (ob-jectum). Avec la parole bonne et mauvaise, il peut encore accéder à une royale singularité ou l’abdiquer au profit d’un autre pour s’y soumettre. Il peut enfin se voir dans sa pensée ou se méconnaître. Mais surtout cette dualité lui permet, le cas échéant, de s’engager dans un procès de transformation de la relation qu’il entretient avec lui-même.

*

L’enfant est offusqué quand on lui demande s’il a créé son objet transitionnel – son « doudou » – ou s’il l’a trouvé parmi les objets autour de lui. Il ne peut ni sentir ni penser qu’il vient d’être brutalement chassé de cet espace potentiel dans lequel il évoluait ; un espace qui caractérise le champ originaire où toutes choses sont, à la fois, intérieures et extérieures, bonnes et mauvaises, et où la duplicité s’oppose à l’univocité qui règne dans l’espace objectif, réel. Le statut des objets qui peuplent cet espace et le statut des phénomènes qui s’y déroulent est double et doit le rester tant que l’enfant n’en a pas décidé autrement.
L’objet transitionnel appartient à l’enfant et à la mère, à l’ensemble moi et à l’ensemble non-moi. Le sevrage consiste dans le passage de l’objet du champ originaire dans le champ de la réalité où il chute du rang d’objet transitionnel au rang d’objet réel. L’enfant et le parent, ensemble, inventent le moment où la chose perd son double statut pour devenir un objet qui existe. L’existence étant, comme l’a montré Winnicott au chapitre VI de Jeu et Réalité cette qualité que l’objet acquiert d’avoir survécu à une attaque à mort.
L’objet qui existe est celui qui a survécu après avoir été attaqué. Le doudou chute de son statut d’objet irremplaçable pour acquérir un nom commun objectif et un statut d’objet échangeable : il devient un morceau de tissu. L’objet scientifique naît de l’épuisement de la duplicité originaire de l’objet. Le même objet est passé d’un champ où un régime paradoxal a cours, champ que nous appelons originaire, dans un champ où règne la logique du tiers exclu, c’est-à-dire où l’objet ne peut pas être doté de deux qualités contraires telles que « intérieure » et « extérieure ».
Dans la relation de nourrissage, l’ambiguïté du statut des objets et des phénomènes dont le statut reste indécidé est garanti par la fonction maternelle. C’est la mère, quand elle est capable de cette folie maternelle primaire décrite par Winnicott, qui assure qu’un objet puisse être à la fois bon et mauvais, intérieur et extérieur, objectif et subjectif. Cet espace potentiel où les phénomènes et les objets ont un statut paradoxal – extérieur-intérieur, subjectif-objectif, bon-mauvais – ne tolère pas d’être mis à la question, d’être objectivé, sous peine d’être détruit.
La chute dans le champ de la réalité, quand elle ne survient pas en son temps (tel objet perd sa double valence), est une attaque de la capacité de l’enfant à se retourner sur le parent pour lui contester la séparation à laquelle ce dernier l’invite. Cette capacité de se retourner dépend de l’aptitude du parent à tenir sa place d’adversaire, un adversaire qui ne décrète pas la séparation mais se la laisse arracher.
Winnicott, avec cette proposition de l’espace potentiel, fait entrer la théorie psychanalytique dans le champ d’une pensée moniste. À l’origine, dedans et dehors ne sont pas distincts, ne font qu’un, comme Moi et non-Moi, bon et mauvais, et, peut-on ajouter, imaginaire et réel. Sur cette base axiomatique, l’enfant est vu dans la situation d’avoir à établir la réalité pour se l’approprier. Il est dans la situation, lorsque les conditions de cette invention lui sont données, d’avoir à inventer la réalité des objets. Winnicott, de cette façon, lève la confusion instaurée par Freud entre conditions du sens et sens, entre « être » et « soi ». – Winnicott écrit, dans Jeu et Réalité, à la fin du chapitre intitulé « La créativité et ses origines » : « Après être – faire et accepter qu’on agisse sur vous. Mais d’abord être ».
Dans De Freud à Kafka, j’ai appelé « être » le socle du moi, cette instance paradoxale, ouverte et close, marquée au sceau du refoulement originaire. Sur cette base, la métapsychologie élaborée par Freud est pertinente et les faits du monde peuvent prendre sens. Mais si les figures de la psychopathologie – hystérie comprise – sont liées, comme je propose de l’admettre, à un défaut du refoulement originaire, alors l’ensemble axiomatique de la psychanalyse mérite d’être établi sur des bases mieux à même de rendre compte des phénomènes qui ont cours dans les parages de l’origine. En d’autres termes, elle « requiert » un nouveau paradigme…


***

* Philippe Réfabert, psychanalyste, est notamment l’auteur de De Freud à Kafka, Calmann-Lévy, Paris, 2001.

vendredi 16 mai 2008

De la psychose normale ou encore de l’aptitude au transfert inversé (2)

Copyright Patrick Jelin

Philippe Réfabert*


Tout découvreur est nécessairement aveugle à l’une, au moins, des dimensions de sa découverte ; cette cécité en est peut-être même la condition de possibilité. – Freud n’échappe pas à la règle, qui invente son domaine en excluant de son champ un événement, la naissance proprement dite du sujet, exclusion qui ne manquera de faire un retour à répétition – c’est la règle – dans le développement de la psychanalyse et de ses Institutions.

… il se prend pour celui à qui ce sentiment négatif est adressé, au lieu de s’en faire le véhicule. Il se prend pour l’objet au lieu de se voir sujet par délégation, par transfert.
*
Si Freud avait pu se dire, et dire à Ferenczi, qu’il se sentait convoqué sur une scène où quelqu’un éprouvait de la haine pour quelqu’un, son analysant aurait pu lui répondre :
— Je haïssais ma mère quand elle me disait que j’étais son meurtrier.

Freud alors, aurait pu lui suggérer :

— « Votre mère ne peut pas tout-à-la-fois être votre mère et vous dire cela. Quand elle vous le dit, elle se défausse de sa fonction maternelle et vous rend fou.

— Je ne peux tout de même pas le lui dire.

— Sans doute, mais vous l’honorerez quand vous lui ref
userez cette démission éthique. Vous lui ferez honneur quand vous la rappellerez au fait qu’elle a à répondre du fait qu’elle vous a conçu à partir de rien. »
Eut-il tenu ce discours à Ferenczi, Freud eut été fidèle à l’enseignement du midrach [commentaire rabbinique] – enseignement qui m’a été transmis par M. A. Ouaknin –, où est commenté un verset du Décalogue, généralement traduit par la formule « Tu honoreras tes parents ». Ce midrach met en valeur le fait que la racine du mot hébraïque rendu par « honoreras » est celle d
u verbe « peser » et qu’il faut lire : « Tes parents, tu leur donneras leur juste poids ».

Phrase que Freud eut encore pu développer en disant à Ferenczi : « Tu leur donneras la possibilité de se voir tels qu’ils ont été, tels que leur destin leur a donné d’être, et tels surtout qu’ils se sont imposés à toi, tels qu’ils se sont posés, devant toi, sur toi, après avoir transféré en toi ce dont ils ne voulaient pas se reconnaître les porteurs ». Quand Freud s’abstient de créer les conditions où tenir un tel discours, il suscite des sentiments négatifs chez son analysant placé, derechef, dans une situation semblable à celle de son enfance.
*
L’analyste donne à l’enfant la possibilité de se retourner sur son parent, de l’honorer, de lui donner son juste poids, de le voir tel que la réalité l’a fait. Cela n’est possible que si l’analyste est disposé à se laisser interpeller par son analysant sur d’éventuels tiroirs secrets qu’il n’a pas ouverts. Mais surtout, l’analyste, averti de la propension de l’enfant à avaler ce que le parent ne veut pas reconnaître, s’évertuera à déceler les signes que l’analysant émet et qui appellent une interprétation. Un tel analysant, quand il a un reproche à faire à son analyste, se fait un reproche à lui-même – ou a un accident. Et cela, faute de pouvoir ressentir l’hostilité et la traduire.
La confiance de l’analysant et, partant, la valeur du transfert, positif ou négatif, se gagne dès les premières séances. Voire la première. Dans les premiers entretiens, j’en suis venu à désigner les défaillances éthiques que je repère da
ns la lignée. Et à les indiquer. Je remarque à l’occasion celle de tel ou tel ancêtre ; comment tel ou tel parent se dérobe à sa fonction symbolique. Je mets le doigt inlassablement sur les entorses symboliques dont l’analysant se fait le témoin et se fait encore le complice.
*
La position éthique est celle que le parent adopte quand il donne à l’enfant le temps, quand il donne à l’enfant les conditions de temps et donc d’espace, des conditions qui ne sont pas données universellement à la naissance mais transmises, avec ce que toute transmission a d’aléatoire. L’éthique du parent se définit comme cet ensemble de dispositions – rythmiques d’abord – qui portent le parent à « prendre sur soi la séparation ».
Un ensemble qui se laisse subsumer sous cet axiome que Freud énonce implicitement dans « La Négation » (1925) : est parent celui qui prend le mauvais sur lui. Est mère, celle qui prend le « mauvais » sur elle. Un « mauvais » dans lequel il faut ranger douleur, discontinuité, étranger, mort, « ce qui est à l’origine étranger au Moi » selon les termes de Freud, et qui est, en dernièr
e analyse, un des modes de l’irréversibilité du temps.
Dans tous ces attributs, il faut lire des modes du « symbolique » c’est-à-dire les rejetons de ce qui est primordialement refoulé chez l’homme et qui est l’objet du don maternel, soit le refoulement originaire qui vaut inscription de la trace de la mort. Ce contre-investissement primaire que Freud a posé logiquement – et par nécessité théorique – est ce don « maternel » qui donne
le temps en créant son irréversibilité.
Mais ce don peut ne pas être fait, peut être retiré comme le fait la mère de Ferenczi quand elle accuse son fils d’être son meurtrier, accusation reprise « naturellement » par cette patiente que Ferenczi a suscitée à la place de l’analyste – qui n’avait pas occupé, en l’occurrence, la fonction d’interprète.
*
Copyright Patrick Jelin

J’ai longtemps eu un analysant-analyste. Je veux dire qu’à chaque cycle de ma vie d’analyste un analysant se trouvait m’embarrasser, m’interpeller, parfois me mettre à la question. Soit il interrompait l’analyse soit il devenait analyste. Et cela, jusqu’à ce qu’une analysante – qui aura été jusqu’à ce jour mon dernier analyste –, insiste pour me voir sortir de la prison où je m’étais replié depuis que je m’étais accusé d’avoir commis un manquement grave à mes yeux : je m’étais endormi alors qu’elle témoignait d’une sortie de crise cruciale pour elle. J’avais fait comme si de rien n’était jusqu’à ce que j’avoue mon « crime ».
Mon crime avoué, la fureur, la détresse, la tristesse de l’analysante empirèrent. L’aveu ne suffisait pas : cet analyste ne devait pas lui filer entre les doigts ; il lui fallait redevenir son analyste. Pendant très longtemps la situation resta sans issue, jusqu’au jour où l’analyste ne put pas faire autrement que reconnaître dans les rêves de cette analysante des éléments discrets, nombreux, précis, d’un drame qui avait marqué le début de sa pratique d’analyste à lui : une grave tentative de suicide de sa première patiente et ce, en pleine séance d’analyse.
Un drame qui avait pesé sur toute sa carrière comme on dit, un drame qui impliquait de très nombreux analystes et des Institutions rivales [de la sienne]. Cette patiente avait sauvé sa peau, l’analyste avait fait comme il avait pu et avait mis un couvercle sur tout ça et surtout sur sa culpabilité. Aucun de ses analystes successifs n’avait mesuré et compris ce que cette catastrophe avait eu de crucial pour lui.
*
C’est une grande douleur pour l’enfant de ne pas pouvoir faire de son parent quelqu’un capable de prendre le mauvais sur lui. C’est une grande douleur de ne pas réussir à faire d’un analyste son analyste. Cela donne un tableau dépressif torpide chez ceux qui deviennent ainsi des sinistrés de la psychanalyse.
Ferenczi perçoit en 1932 que ses réflexions et audaces cliniques le conduisent à une révision théorique. Il le dit à Freud le 21 août 1932 :

« Je suis parvenu dans une passe résolument critique et auto-critique […] qui semble imposer […] des corrections de nos points de vue pratiques et, par endroits, théoriques ».

Ce « par endroits » est dicté par la prudence. Aujourd’hui, après avoir fait à ma façon un chemin parallèle à celui de Ferenczi, je dirais que ce « par endroit-là » n’est rien moins que le point de vue où je me place pour penser. Cette révision réalise un transport de notre attention du refoulement secondaire au refoulement originaire, du complexe d’Œdipe aux conditions d’établissement de la représentation. Là – dans le chaudron de ces premiers temps –, se précipitent les éléments intérieurs et extérieurs qui vont donner naissance au sujet. Ferenczi a « initié » ce transport, cet arrachement au sol que Freud avait défriché et labouré mais en excluant la psychose.
Toutes les figures de la psychopathologie se distribuent autour de cette condition : donner le temps. Accepter de considérer la théorie psychanalytique de ce lieu-là suscite un transport, un déplacement du centre de gravité de la pensée psychanalytique – théorie, théorie de la technique et psychopathologie confondues –, vers le site de l’origine, vers l’originaire, vers les aléas du refoulement originaire. C’est là le formidable écart que le premier couple analyste-analysant nous a légué.
*
Quelques jours après avoir écrit cette lettre, Ferenczi se retourne sur Freud et lui lit – à Vienne, que Freud ne peut pas quitter –, sa communication destinée au colloque de Wiesbaden de septembre 1932 et connue sous le titre « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant ». Au Maître qui lui répète depuis trois ans, depuis le congrès d’Oxford, qu’il fait fausse route, il déclare fermement :
- La technique psychanalytique a régressé depuis que le facteur traumatique, l’origine extérieure, a été négligée et cela a conduit à des explications hâtives en invoquant la « prédisposition » et la « constitution ».
- Mais l’abréaction encouragée activement a trop bien réussi ; le résultat était fugace, et je percevais chez les patients des « pulsions de haine et de colère ».
- J’arrivais à la conviction que les patients perçoivent les tendances, les humeurs de l’analyste même lorsque celui-ci les ignore lui-même. [...] Mais au lieu de contredire l’analyste ils s’identifient à lui.
- D’habitude ils ne se permettent aucune critique à notre égard.

- Nous nous heurtons là à des résistances non négligeables, non celles du patient mais les nôtres.
- Cela nous conduit au problème de savoir jusqu’où a été l’analyse de l’analyste [et à ce constat : « nos patients sont mieux analysés que nous ». [C’est à vous que je parle, ma sœur…]

- Une grande part de la critique refoulée concerne l’hypocrisie professionnelle [or...] admettre une erreur vaut à l’analyste la confiance du patient.
- Avec cette froide réserve c’est la situation d’enfance qui était répétée. [...] et il ne faut pas s’étonner que cette attitude ait le même résultat que le trauma primitif lui-même.
- [Pourtant] la capacité à admettre nos erreurs et à y renoncer[...] nous fait gagner la confiance du patient.

- Nous avons beaucoup trop tendance à persévérer dans certaines constructions théoriques.

- Les patients devinent de manière quasi extra-lucide les pensées et les émotions de l’analyste.
- On n’insistera jamais assez sur l’importance du traumatisme, en particulier sexuel. [...] L’objection qu’il s’agissait de fantasmes de l’enfant lui-même, c’est-à-dire de fantasmes hystériques, perd [...] de sa force [quand on observe la fréquence de ces agressions].
*
A la fin de sa vie, Ferenczi refuse d’endosser la guérison catastrophique de Freud - et celle de Fliess. Son enseignement se résume pour moi à une formule qui pourrait être : tout clivé est un meurtrier en puissance. Ferenczi collige en septembre 1932, neuf mois avant sa mort, le fruit de sa traversée initiatique, de cette traversée où il a mené un rude combat pour que vive celui qu’il aime : l’enfant en lui et, au-delà, celui qu’il aime comme lui-même, l’enfant vivant en Freud. Cet enfant est enfermé dans la prison métapsychologique dont les murs ont été bâtis à la diable.
Des murs où les moellons sont les éléments de la théorie du langage mais liés à la chaux de la théorie de la constitution et au sable grossier du dualisme pulsionnel. Freud est clivé entre un enfant vivant et un gardien sévère. Ce clivage a été renforcé par Fliess qui, lui-même, a subi enfant un meurtre d’âme et s’était, incognito, transporté en Freud.
Ferenczi sauve la psychanalyse. Avant de mourir de son anémie de Biermer il subit la curée des fidèles, « les Biens Nécessaires » de l’époque, Eitingon, Brill, van Ophuijsen et Ernest Jones, le sicaire de la bande. Tous ces fidèles, d’une même voix, trouvent la conférence « scandaleuse » et veulent « absolument l’interdire ». Ferenczi sauve l’œuvre de Freud contre Freud lui-même. Il affronte le vigile armé et la garde rapprochée de ses acolytes pour enlever, réveiller et réchauffer l’enfant toujours vivant en Freud.
*
P. Réfabert, psychanalyste, s’est d’abord attaché à explorer l’histoire de Freud dans la ligne de pensée ouverte par Nicolas Abraham, d’explorer les zones d’ombre de la vie de Freud pour éclairer les ratées de la théorie ou de la pratique du fondateur ; il se consacre désormais à la Théorie des origines.

lundi 12 mai 2008

De la psychose normale ou encore de l’aptitude au transfert inversé

Copyright Patrick Jelin

Par Philippe Réfabert*

Une des façons les plus innocentes de déconsidérer l’œuvre de Freud est de la tenir pour achevée. Une telle idéalisation trouvant son pendant dans l’attitude des détracteurs de la psychanalyse qui ignorent, ou feignent d’ignorer, que le champ de la psychanalyse s’est enrichi de la pratique et des recherches de quatre générations d’analystes. Tout découvreur est nécessairement aveugle à l’une, au moins, des dimensions de sa découverte ; cette cécité en est peut-être même la condition de possibilité. – Freud n’échappe pas à la règle, qui invente son domaine en excluant de son champ un événement, la naissance proprement dite du sujet, exclusion qui ne manquera de faire un retour à répétition – c’est la règle – dans le développement de la psychanalyse et de ses Institutions. Le texte proposé ici a fait l’objet d’une communication au Colloque de la Criée, organisé à Reims les 14 et 15 mai 2004 sur le thème « Aux limites du sujet ».
*
Tenir le contexte maternant pour suffisamment bon, poser le fait que le parent est « naturellement et inconditionnellement bon » comme une donnée universelle est ce geste que fait Freud en 1900 lors de la fondation de ce nouveau champ scientifique qu’est la psychanalyse. Par ce geste inaugural, il exclut le contexte pour faire la « physiologie » de la psychè-soma, pour élaborer une métapsychologie qui est une psycho-somatologie (cf. Métapsychologie, 1915).
« Le sujet répond de lui-même », tel est le principe d’une métapsychologie qui permet à Freud de poser un champ scientifique nouveau. Les variations entre les sujets tiendront alors de la prédisposition et de la constitution. Par ce geste, Freud exclut la naissance du sujet [j’appelle sujet l’entité que forment le Je et le Moi liés ensemble] et le traumatisme de la naissance du sujet, traumatisme que Rank avait confondu avec celle de l’enfant (dans son livre de 1928, Le Traumatisme de la naissance.
Cette catastrophe de la naissance du sujet, catastrophe au sens des mathématiciens, c’est-à-dire cet évènement, cet accident où, dans une fulgurance, se précipite la division du sujet avec son lot de lacunes, de traits de caractère, d’automutilations, cette catastrophe-là, ce big-bang est repoussé hors les murs et, avec elle, la pensée de la maladie normale, qui fait qu’un sujet est capable de souffrir l’autre.
Freud n’entend pas le récit de la naissance du sujet clivé que Ferenczi lui répète à cor et à cri depuis le Congrès psychanalytique international d’Oxford en août 1929. Sous le coup d’un traumatisme, un sujet clivé naît. Un homme, ou une femme, est désormais clivé entre un adulte impavide, insensible et sourcilleux (qui se confond facilement avec la figure du Surmoi) et un enfant interdit de pleurer, de parler, de penser, arrêté dans son évolution. Ferenczi clame que ce temps – que je qualifie de psychotique –, est survenu dans un moment de danger où l’enfant s’est senti menacé, à contre-temps, de perdre l’amour du parent, de perdre l’inconditionnalité du parent et qui, pour conjurer cette perte, a sacrifié une part de lui-même et avalé son tourmenteur. Derrière le titre de mon intervention, il y a l’idée que, dans son analyse, l’analyste aura eu accès, chez lui-même, à l’intelligence du clivage entre un enfant interdit et une sentinelle qui protège cet enfant, tout en lui menant la vie dure et en l’empêchant de sortir. Avoir traversé cette expérience permet à l’analyste de revenir dans ces parages où personne ne séjourne de son plein gré mais, au détour d’un moment dépressif, lui permet de reconnaître qu’avec tel ou tel analysant le gardien qui veille chez l’analyste a encore frappé. Voilà une capacité que Freud a perdue – je ne parle pas de l’homme mais de la théorie qui le représente et que tant d’élèves ont adoptée.
L’inflation du transfert procède d’une conception univoque du transfert, inscrite dans le dualisme de la théorie pulsionnelle et son avatar mythique, le complexe d’Œdipe. Ce système œdipien avec sa double entrée, père-mère, union sexuelle avec lui/avec elle, désir de le tuer/de la tuer, permet de tout expliquer à condition d’introduire dans le système des variables ad hoc que sont la prédisposition et la constitution. Ce système est corollaire de l’exclusion du contexte maternant, du contexte historique et traumatique, à laquelle Freud procède quand il met en œuvre la scientificité de son champ. Ce système encore implique, sous-entend, l’inconditionnalité du parent, cette notion à laquelle je fais allusion plus haut.
Poser cette inconditionnalité comme un donné, comme un a priori, interdit le mouvement de l’analyse vers les limites du sujet. Elle entrave, empêche même, la reprise du procès originaire que le patient revendique en consultant un analyste.
*
La scène épistolaire que nous livre la correspondance Freud-Ferenczi est exemplaire à ce titre. Freud, qui dit ce qu’il pense et ne laisse passer aucun signe d’amitié ou d’animosité à son endroit, interpelle Ferenczi et lui parle d’un acte manqué qu’il a relevé et qui témoigne de l’hostilité de son ami. Ferenczi répond le 17 janvier 1930 qu’il en convient, et que cette animosité s’adresse à l’analyste que Freud a été pour lui :
« Ce que j’ai particulièrement regretté, c’est que vous n’ayez pas dans le cours de l’analyse, décelé en moi et conduit à l’abréaction les sentiments et fantasmes négatifs, qui en partie n’étaient que (nur) de l’ordre du transfert (ou : qui en partie étaient transférés par moi [mir au lieu de nur]) ».
Trois jours plus tard, Freud lui fait une réponse qui fait éclater le malentendu. À l’époque, lui dit-il en substance, on était loin de penser que « ces réactions négatives étaient à prévoir dans tous les cas ». Et il se demande « combien de temps cette analyse aurait-elle dû durer avant que ne s’imposent des sentiments hostiles dans leur excellente relation ? » Il suggère à Ferenczi qu’il a sans doute réactivé là un aspect non résolu de son complexe fraternel.
Cette fin de non-recevoir précipite l’analyse de Ferenczi qui va, dans un ultime effort avant de mourir, contester la position de surplomb qui est celle de Freud et ouvrir une perspective de recherche qui se prolonge jusqu’à nous. Un perspective qui conduit à soutenir les conséquences du fait qu’analysant et analyste sont, dans le transfert, logés à la même enseigne.
*

Copyright Patrick Jelin

L’analyse mutuelle, ce « pis-aller », comme dit Ferenczi le 3 mars 1932, a surgi pour pallier la catastrophe que réalise le clivage de Freud, son analyste, entre un adulte froid, imperturbable, impavide, distant, un analyste que les névrosés écœurent (« I’m fed up »), et l’enfant, toujours vivant en lui, qui a transmis à Ferenczi une foi inébranlable dans la « psychologie des profondeurs », (Journal Clinique).
Le 8 mars 1932, Ferenczi confie à son journal le découragement qu’il ressent à se voir « sans cesse accusé [par une patiente] d’être un meurtrier ». À cette occasion, il évoque le moment « tragique » de sa propre enfance où sa mère lui dit qu’il la tue. « Cela [cette accusation de « meurtrier » que la patiente lui adresse] fournit l’occasion de pénétrer […] dans [mes] propres infantilismes : moment tragique de l’enfance quand la mère déclare : tu es mon meurtrier », (p. 103).
La mère de Ferenczi semble avoir eu cette attitude, si fréquemment rencontrée en clinique, où l’enfant est placé dans la position de garantir l’existence de son parent au lieu que ce soit l’inverse. De même, le 20 février 32 : Ferenczi, ici, répète dans sa pratique l’attitude qui était la sienne durant son enfance où il tentait désespérément de ne pas s’attirer l’accusation de faire souffrir sa mère. Accusation diabolique parce que l’enfant, s’il n’est pas soutenu par un tiers, le père par exemple et par privilège, n’est pas à même de pouvoir prendre la mesure du piège où il est pris.
Pour le dire en termes métapsychologiques : il n’est pas à même de traduire la sensation de déplaisir dont il est le lieu, c’est-à-dire de revenir sur ce moment psychotique où il souffre l’autre et retrouver, dans ce retour, son espace et son temps à lui.
Pour qu’il puisse rapporter sa sensation au fait qu’il souffre l’autre – et se dire, éventuellement, « je ne peux pas le souffrir » –, il faut à l’enfant un témoin. Mais traduire, las, souvent il n’est pas à même d’avoir conscience d’éprouver un désagrément. Ce déplaisir sans nom est un déplaisir qui insiste mais n’existe pas, et l’enfant ne peut pas en prendre acte. Il n’a d’autre ressource que de prendre sur lui la charge que le parent refuse d’endosser.
L’histoire de l’invention de la psychanalyse est une suite de résolutions catastrophiques qui aboutit, qui conduit Freud à la « guérison sévère » de sa potentialité psychotique – soit de sa capacité à souffrir l’autre. La théorie est l’arme de ce gardien sévère et intolérant qui maintient au secret, en lui, l’enfant qui savait souffrir l’autre.
Freud en 1896, en 1897, en 1898 encore – soit vingt ans auparavant –, multiplie les signes qui démontrent qu’il savait souffrir l’autre, qu’il avait cette capacité de sympathie. Ma conviction est que l’exigence muette de Wilhelm Fliess (quasi analyste de Freud), de voir la catastrophe qu’il porte être avalée par son ami, (mouvement auquel se prête Freud de 93 à 95, où il souffre toutes les maladies dont Fliess se prétend le découvreur), lui est refusée après qu’il a désavoué toute responsabilité dans l’affaire Emma Eckstein.
(Freud, en mars 95, avait confié à Fliess une de ses patientes qui souffrait de maux d’estomac ; Fliess, conformément à sa lubie, l’opère et résèque l’os du cornet moyen de la narine gauche ; quelques jours plus tard la patiente doit être réopérée en urgence, intervention au cours de laquelle elle manque de mourir d’un hémorragie grave ; Fliess qui avait oublié une compresse dans le champ opératoire refusera mordicus toute responsabilité.)
De ce jour, Freud en a gros sur le cœur mais temporise jusqu’en 1900 où, n’en pouvant plus, il vomit Fliess, et le tient désormais pour un fou paranoïaque. Dans ce geste, Freud se guérit de cette disposition psychotique potentielle, de cette maladie normale, qui est une condition de la sympathie analytique, comme « la préoccupation maternelle primaire » décrite par Winnicott dans un article du même nom est une condition de l’être-mère –je veux dire de l’être parent.
Le caractère exclusif du transfert à sens unique, l’inconditionnalité réputée de tout parent, l’exclusion de la « maladie normale » ne font qu’un. À partir de cette guérison catastrophique, Freud est condamné à rester dans le malentendu avec Ferenczi, de son vivant comme après sa mort.
L’inflation du transfert univoque est liée à l’exclusion ab initio du mouvement psychotique chez le premier analyste, exclusion qui s’est précipitée dans une doctrine. Comme le poète, l’analyste est capable de folie mais, à la différence du fou, il prend pour ce voyage un billet aller-retour. Après avoir vomi Fliess, Freud se retrouve brutalement rendu à bon port, guéri. De ce jour, il est sourd et aveugle au transfert inversé et, de ce fait, incapable de dire à Ferenczi quand il décèle en lui un sentiment de haine.
Il y a une scène où quelqu’un éprouve de la haine à l’égard de quelqu’un. Au lieu de cela, Freud dit à Ferenczi : « Vous êtes agressif à mon endroit, et si vous l’êtes, c’est parce que vous n’avez pas résolu votre complexe fraternel ». Il lui dit cela parce qu’il se prend pour celui à qui ce sentiment négatif est adressé, au lieu de s’en faire le véhicule. Il se prend pour l’objet au lieu de se voir sujet par délégation, par transfert…
A suivre…
*
* Philippe Réfabert, psychanalyste, fait partie de ceux qui tentent de revenir à la source de la découverte freudienne : d’abord attaché à explorer l’histoire de Freud dans la ligne de pensée ouverte par Nicolas Abraham (1919-1975), d’explorer les zones d’ombre de la vie de Freud pour éclairer les ratés de la théorie ou de la pratique du fondateur, il se consacre désormais à la Théorie des origines.